LE CERCLE DES POÈTES DÉTENUS

Le regard des clefs

Préface

Ils demandent beaucoup parce que justement ils n’ont rien. La prison est un lieu de dénuement extrême, comme les hôpitaux, spécialement les services de psychiatrie ou de gérontologie. Il y a ceux qui en sortent régulièrement et les autres, ceux qui sont contraints d’y rester par une volonté extérieure à la leur. Face à ceux-ci, quand on ne fait que passer, on ne peut pas tricher. Ou alors on s’en va et on ne revient pas. C’est leur détresse même et leur humanité si palpable qui méritent le plus grand respect, quelle que soit la cause de leur enfermement, que celui qui vient les faire écrire n’a pas à connaître, sauf s’ils en parlent eux-mêmes. Si un sourire n’est parfois rien à l’extérieur, en prison il peut à lui seul redonner espoir et aider à tenir debout, le jour où l’envie d’en finir est trop forte . Et ils sont nombreux, ces jours-là. Alors être considéré comme un homme, simplement comme un homme, pendant quelques instants, c’est déjà beaucoup.

Aussi paradoxal que cela paraisse, tous ceux qui approchent de près ou de loin la prison sont sans doute les êtres les plus épris de liberté qui soient, à l’intérieur des murs, quel que soit le côté de la barrière où nous nous trouvons, nous finissons par avoir tous le même regard, nous nous heurtons tous aux mêmes murs et aux mêmes limites, nous sommes aux prises avec le même silence et les mêmes cris, nous sommes tous broyés dans le moule à un moment ou à un autre, nous sommes tous interchangeables. Il suffit de peu de choses pour qu’un jour tout bascule. Peut-être, comme dans les contes, est-ce là inconsciemment la grande peur que certains cherchent à affronter.

En franchissant la porte d ‘une maison d ‘arrêt, la première fois, pour aller y animer lm atelier d’écriture, je ne pensais pas que ce serait cela que je découvrirais, ou plus exactement que je vérifierais, pour avoir déjà eu l’occasion de le vivre à l’hôpital, qu’il soit psychiatrique ou non. En repartant, j’ai oublié ma carte d’identité et j’ai senti que j’y laissais sans doute aussi mon cœur.

Un poète ne peut pas ne pas mener plus ou moins une réflexion personnelle sur les droits de l’homme ou de la femme et sur la liberté. La mienne m’a fait petit à petit prendre conscience des enjeux que l’écriture manipule, auxquels elle confronte celui qui écrit. L’écriture est une voie de libération beaucoup plus subversive que toutes les armes, tous les discours et les poings levés. Elle est intérieure, elle est personnelle, elle affirme l’être comme tel, elle le positionne vis-à-vis de lui-même et du reste du monde, elle le rend plus lucide, plus critique et moins manipulable. Ecrire affine les perceptions, permet de cerner la réalité de plus près et de façon plus juste, de mieux en percevoir les mécanismes secrets, d’aller regarder sous l’apparence, à l’envers du miroir, de mieux lire, de mieux entendre, de mieux comprendre les êtres et les événements, et développe l’imaginaire, la capacité de création de chacun.

Ecrire, c ‘est accepter de trouver un langage clair, juste, précis et personnel pour faire passer les représentations qu’on a en soi dans la tête de l’autre au plus près de l’image initiale, et ce n’est ni si facile ni si simple qu’il y paraît. C’est poser un crible de plus en plus fin de compréhension du reste du monde. C’est surtout refuser l’hermétisme, accepter que là aussi il y ait travail, travail du style, de la forme, du fond, des mécanismes souterrains qui aboutissent à un texte auquel plus un mot ne peut être retouché sans compromettre son équilibre. C’est oser se montrer nu, aborder les pourquoi et les comment, réfléchir, ne pas avoir de réponses toutes faites, partager les doutes et les incertitudes quant à la façon dont l’autre réagira en entendant, et enfin accepter de lâcher, de donner le texte terminé pour passer à autre chose , un autre texte, un autre genre, une autre forme , en levant un à un les réticences, les blocages et les peurs. Ecrire, c ‘est avant tout aller vers l’Autre, communiquer. On écrit avec ce qu’on est, son passé, ses désirs, ses angoisses, ses blessures, ses bonheurs, ses cicatrices, pour éveiller un écho dans ceux des autres. Écrire, c’est aussi. d’une certaine manière s’accepter. Accepter la part d’ombre en soi, celle qu’on n’aime pas, ou qu’on ne connaît peut-être pas, celle qui fait peur. (…/…)

C’est en maison d’arrêt qu’on commence le parcours qui va de l’arrestation au jugement, lieu de passage de quelques jours, de quelques mois ou quelques années, selon le cas. L’atelier qui s’y est déroulé compte parmi les plus riches de tous ceux que j’ai menés. Certains diront que c’est facile, en raison justement du manque terrible où se trouvent ceux qui viennent écrire. Eh bien non, ce n’est pas facile . On y est confronté à la peur, à la souffrance, à la solitude, à toutes les facettes de l’humain exacerbé. Les mots prennent un relief particulier. On n’écrit pas pour faire joli ou pour passer le temps, on écrit pour survivre, pour rester debout, malgré tout, avec toute la violence que cela peut engendrer quand on n’est plus qu’un numéro, quand le plus élémentaire bonjour, au revoir ou merci a disparu du langage moyen, quand le respect est quasiment absent du quotidien, quand sourire est devenu une incongruité.

J’ai écrit cette suite de strophes comme les facettes d’un œil de mouche, celui qui fait voir le monde autrement. Peut-être pour permettre à tous ces cris muets de jaillir hors des murs, à toutes ces voix de l’ombre d’être entendues. En réponse à toute leur confiance, à tous leurs regards, à toutes ces larmes qui ont jalonné le parcours, à tout ce qui n’a pas été dit mais qui était si présent, à toutes ces découvertes que nous avons faites ensemble et à ces moments de bonheur partagé dans cette salle de class e de la largeur de deux cellules, aux fenêtres grillagées par lesquelles on voit à peine le ciel , surveillée à l’intérieur par un large miroir et à l’extérieur par les gardiens. Là où des hommes qui n’avaient jamais écrit de leur vie ont découvert que la poésie est une voie d’accès essentielle à l’humain, que c’est elle qui permet de s’exprimer, de réfléchir, de respirer, d’être, que c’est le langage premier, et peut-être le langage interdit, parce qu’elle est, dépassant les idées , les rimes, les mots même, une façon de vivre, la source même de la Liberté.

Isabelle Normand

1 commentaire »

  1. je suis toucher des mots que vous avez dit je viens d avoir ma fille qu il se trouver en prison depuis le 24 110 2012 AU BAUMETTE A MARSEILLE C EST PAS FACILE POUR MOI EST SES PETITES J ESPERE AVOIR UNE REPONSE A BIENTOT

    Commentaire par LENTAICHA — 2 novembre 2012 @ 7:32 | Répondre


Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Theme: Rubric. Get a free blog at WordPress.com

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

%d blogueurs aiment cette page :